PAUL LEFÈBRE – ‘ARTISTE OUTSIDER’ SANS PROTECTION

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 Originale en allemand: |

J’ai rencontré Paul Lefèvre pour la première fois sur une petite photographie extraite d’un album de Fritz Wiegmann. D’après la légende, on voit Lefèbre en compagnie d’Eric Wolters, vraisemblablement dans l’espace de vie encombré de Lefèvre, rempli de tableaux et d’objets, tel que décrit par Luise Straus-Kahn. Le lit en fer central sert de table au peintre et à ses clients. Erich tient un tableau de fleurs derrière Lefèbre pour le détacher clairement de l’arrière-plan. Vient-il d’acquérir ce tableau ? Lefèvre s’est mis sur son trente-et-un pour l’occasion : veste, gilet, pochette, chaîne de montre, écharpe.

‚Lefevre + Erich-Wolters‘ (verso de L’image) 1931 Paris (c) Institut für Stadtgeschichte Frankfurt a.M.

Des photos d’un appartement parisien d’Erich Wolters et de sa « galerie » à Cologne présentent également des paysages urbains naïfs et des peintures de fleurs de Paul Lefèvre.

‚In Paris bei Eric Wolters‘ (Albumblätter)

En 1932, Linfert, rédacteur à la Frankfurter Zeitung, s’est exprimé sur « La peinture souterraine – Du charme des tableaux d’amateurs » et a mentionné  « l’une des meilleures collections du genre » et qu’elle avait été « exposée à Cologne » par « Wolters (Paris) ».(LIEN:  facsimilé en allemand du scan 3, colonne de gauche)

Vers la fin de sa vie, Fritz Wiegmann a écrit deux anecdotes sur Wolters à Paris, sous forme d’exercices de dactylographie, où il est également question de marchés aux puces. Paul Lefèbre n’y est pas mentionné. (LIEN : mon article de 2016)

Les tableaux sont restés dans un coin de mon appartement pendant deux ans.

La relation est restée tiède. Le fait que l’ archive personnelle de Wiegmann contenaient ce long article de Linfert contre les « dilettantes » non édité et sans aucune annotation, tout nu.

Je souhaitais intégrer au moins ces deux paysages urbains à une collection, d’autant plus que j’avais découvert de nouvelles informations sur le peintre.

« SANS NOM »

Mes premières tentatives ont eu lieu en Rhénanie en mars 2025. J’avais les toiles en poche, avec une provenance irréprochable et une documentation quasi parfaite pour un peintre «naïf» du XXe siècle, du moins pour le monde germanophone. En vain.

Car même au sein de l’« art naïf » ou de l’« art brut », il y a ceux qui bénéficient de réseaux établis et ceux qui n’en ont pas : <marque déposée> ou  simple <sans-nom> .

J’ai reçu le refus de https://kunsthalle-recklinghausen.de/kunsthalle/sammlung/naive-kunst par courriel : « Oui, nous collectionnons l’art amateur, mais uniquement celui des mineurs de la Ruhr, comme l’a décrété notre fondateur, Grochowiak, en 1954. »

Une version plus étrange encore m’a été communiquée par téléphone par une voix masculine flatteuse, qui déplorait infiniment que la « Collection Zander » de Charlotte Zander – « collectionneuse, galeriste, fondatrice de musée » – ne puisse accepter et inclure que des « artistes amateurs » elle n’avait personnellement béni. Au passage, j’y découvre un groupe hétéroclite haut en couleur, tout à fait approprié pour l’exposition à ART COLOGNE. Sur le site web, Charlotte Zander apparaît avec un style impeccable en mime théâtrale accompagnéed’un chien majestueux. https://sammlung-zander.de/aktuelles/

Je comprends : Découvrir l’exotisme au cœur du Nord global : voilà le vrai luxe.

 

Lors de mon séjour à Cologne, Eva Weissweiler (LIEN de.wikipédia), historienne et auteure de biographies de femmes, me fait découvrir un article de journal sur Paul Lefèbre.

 

 

Depuis décembre, cet article figure également dans un recueil d‘«Impressions Parisiennes – Textes d’exil» de Luise Straus-Ernst (1893-1944) (édité par Eva Weissweiler, Panima Verlag 2025, ISBN 978-3-9827669-0-4 ; en allemand).

Photos de couverture de Luise Bing en 1937 au Jardin du Luxembourg.    >>

 

 

« Visite à un peintre du dimanche » de Luise Straus-Ernst, 1934

« Visite chez un peintre du dimanche » parut initialement dans la rubrique feuilleton de la Neue Zürcher Zeitung le 23 avril 1934 numéro 02 . Luise Straus-Ernst, « la première épouse de Max Ernst », ou encore « Notre-Dame du dadaïsme », luttait déjà depuis deux ans pour survivre comme écrivaine en exil à Paris, ville grouillante d’émigrants.

Ces recherches sur le monde des brocanteurs s’adressaient aux «pantouflards» de la Zurich idyllique. Ce style d’une condescendance amicale me paraît étrange encore  aujourd’hui comme à la première lecture.

Pourtant, il préserve pour la postérité l’humilité du bon vivant et peintre Paul Lefèbre. Je dois l’avouer: un véritable privilège.

 

l’article traduit en francais :

« Ailleurs, il jouerait de la clarinette ou du violon à ses heures perdues ; mais le petit bourgeois parisien, aspirant à s’élever au-dessus de son quotidien, se met à peindre. Sans grande connaissance de la théorie des couleurs ni de la composition, sans se prendre pour un génie, il cherche à donner forme à ce qu’il voit et rêve, et y prend plaisir. Il accroche ses toiles dans sa chambre, les offre à des amis, peut-être même à l’un de ces brocanteurs, dont le flair est plus aiguisé qu’ailleurs à Paris, qui les repère et les expose sur son étal de foire, parmi des chaises sculptées, des lustres cassés, des pneus de vélo usagés et des disques vinyles.

Lefebvre fait également commerce de ces tableaux qui, malgré leur maladresse, sont d’une vitalité étonnante : des fleurs lumineuses dans des vases sur fond bleu ou orange, des places parisiennes avec leurs maisons colorées et tortueuses et leurs cheminées aux formes étrangement déchiquetées dans la brume, des groups d’arbres délicatement agencés et des joueurs de football aux couleurs vives dans une prairie fleurie. Quand on lui demande d’où viennent ces tableaux, ses yeux d’un bleu pur, dans son visage aux joues roses et visage sculpté comme du bois semblent presque gênés ; il ajuste sa casquette, à moitié à contrecœur : « C’est mon frère qui les peint. » Et, pour changer de sujet, il propose à la vente une boîte en buis finement sculptée ou un lourd brocart de l’époque de Louis-Philippe. Les tableaux ne sont pas chers, et il en a toujours en abondance. Son frère semble être un artiste prolifique.

« Ne pourrait-on pas rendre visite à ce mystérieux frère dans son appartement, lui parler ? » – « Non, c’est impossible, il est si rarement chez lui. » – Mais on devrait bien pouvoir percer son secret! Puisque Lefebvre refuse également de révéler son propre appartement – ​​« mais je vous en prie, je suis au marché trois fois par semaine, vous me trouverez toujours là-bas » – on se tourne vers d’autres antiquaires qui le connaissent. Peut-être trouvera-t-on, dans cet appartement, le frère, le peintre, celui que personne n’a jamais vu.…

Un petit hôtel miteux, tout en haut, près de la Porte Clignancourt. «Monsieur Lefèbvre? Oh oui, par la cour à gauche, s’il vous plaît! » Une porte étroite, une kitchenette faiblement éclairée aux ustensiles en cuivre étincelants, une vue sur une petite pièce à une seule fenêtre à moitié occupée par un lit ; puis, une commode branlante sur laquelle repose un bouquet de fleurs en perles et en cire sous une cloche de verre ; sur le papier peint défraîchi et usé sont accrochées les peintures colorées et vibrantes que nous connaissons déjà, au-dessus de la commode susmentionnée, le portrait d’un soldat moustachu, représentant apparemment Lefebvre dans sa jeunesse, et un diplôme militaire. Près de la fenêtre, devant une petite table, un homme coiffé d’une casquette à visière cirée est assis en train de peindre. Il se retourne ; nous reconnaissons les traits sculptés de notre ami Lefebvre.

Il semble gêné ; mais nous sommes arrivés avant lui, regrettant de le déranger. Un amateur d’art souhaite acheter en urgence quelques toiles du frère. Il sera reparti avant le prochain marché. Et lui, Lefebvre en personne, peint aussi ? – Et là, c’est la confession : le frère n’existe pas; il l’a inventé simplement pour éviter de se présenter comme artiste. Sa modestie est si sincère que c’est à notre tour d’être gênés, d’avoir été assez indiscrets pour percer ce secret que nous soupçonnions déjà.

Mais il nous aide à surmonter cette gêne, il devient rapidement confiant et nous montre ses nouvelles œuvres. Il peint actuellement une de ses compositions florales ; sur un fond bleu-vert, des tulipes flamboyantes et des dahlias tachetés s’épanouissent dans des vases bruns, aux couleurs éclatantes et dressés fièrement. Un petit paysage a été achevé hier et est en train de sécher. C’est une scène du parc Monceau, explique-t-il, qu’il a tenté de peindre de mémoire, comme toujours. De petites silhouettes flânent le long de sentiers sinueux, et les cimes élancées des arbres, teintées de rose, d’or et de turquoise, se détachent sur un ciel nacré. Ce qui est enchanteur, c’est cette absence de préjugés, cet esprit clair et simple qui, transcendant la simple vue, sait rendre si intensément visible ce qui est ressenti.

Nous essayons de le faire parler. Mais son intelligence – heureusement – ​​n’égale pas tout à fait son talent artistique. Aussi, avec son pragmatisme habituel, il ne peut que donner quelques commentaires sur la palette de couleurs. Cependant, cela sonne beaucoup plus charmant en français lorsqu’il dit : « Faut, que les couleurs ses marient bien. »

Non, il n’a aucune intention d’abandonner son métier de brocanteur malgré le succès grandissant de ses tableaux. Il continuera à vendre ses petites antiquités sur les marchés et foires parisiennes, continuera à contempler de ses yeux bleus, d’une douce mélancolie, tout ce qui compose la vie dans ce monde et cette ville, et continuera à laisser jaillir de ses mains ces toiles lumineuses et colorées lors des moments de fête.

Luise Straus-Ernst »

 

Deux Tableaux de Lefèbre

Sacre Coeur – Ln. auf genageltem Holzrahmen; eingeritzt: F.Wiegmann Frankfurt Main Gustav-Freytag-Str. 42

Lefèbre n’était pas un maladroit, mais selon Eva Weissweiler, il n’était pas non plus naïf. Malheureusement, je ne lui ai pas demandé pourquoi, d’autant plus que Luise Straus-Ernst le considérait ainsi.

Un an et demi après son retour de Pékin (LIEN), Erich Wolters écrivait à son frère Alfred le 27 novembre 1956 : (Institut für Stadtgeschichte Frankfurt a.M., S1/468/93: Briefe an Alfred und Hilde Wolters 1908-1969, no.35)

« Stephan Schwarz, à Paris, m’a procuré le paysage de Paul Lefèbre. Entre-temps, j’ai également reçu d’Etta Stangl une peinture de fleurs de Lefèbre, que je lui avais offerte il y a quelque temps. Ainsi, mon petit appartement – ​​deux pièces – prend peu à peu forme. »

Mes deux tableaux de Lefèbre ont été estimés par Fritz Wiegmann dans le cadre de sa collection d’art. Je n’ai pas d’explication satisfaisante à cela, car les deux sujets représentent l’essence même de l’art de rue touristique européen, frôlant le kitsch.

Néanmoins, l’appréciation générale est la bienvenue.

Notre-Dame – carton, 62×51 (c) DvG (image ci-dessous : coin inférieur recadré)

Ces deux images trouvent parfaitement leur place dans mon studio, véritables havres de paix.

Je vous invite à les contempler ! Car les descriptions finissent inévitablement par devenir futiles.

 

 

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